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Grèce : l’euro au bord du gouffre

Par Laurent Pinsolle, porte-parole de Debout la République
vendredi 11 décembre 2009 à 11h00
 
 
 
 
 
 

Lorsqu’une méthode, un système, une théorie font la preuve de leur inefficacité, voire de leur profonde nocivité, on en change, dans l’intérêt général. Sauf en économie. Alors même que croule l’édifice inégalitaire et anarchique du libre-échangisme, chacun peut en effet constater que les voix des tenants de l’immobilisme se font plus fortes pour dénoncer un « danger » du protectionnisme, lequel revient bien entendu « de manière rampante », porteur de « xénophobie », de « fermeture », « d’archaïsmes », et annonciateur des « pires tentations ». A croire que les experts intelligents qui monopolisent les écrans, éditoriaux et tribunes parlent de la bête du Gévaudan ou du Yéti, et non d’une pratique économique permettant aux Etats d’intervenir pour protéger leurs entreprises et favoriser leurs produits, en utilisant de manière conjoncturelle des systèmes de compensation et de rééquilibrage vis-à-vis de pays pratiquant un dumping commercial et social permanent. On aimerait que ces mêmes défenseurs de la dérégulation mondialisée emploient leur talent et leur souffle à nous expliquer les raisons profondes de la crise qui nous occupe (celle du libéralisme), plutôt qu’à nous dépeindre avec force adjectifs l’horreur d’une crise qui n’existe pas (celle du protectionnisme à tous crins). Hélas, faire des procès d’intention est plus facile que de faire son autocritique. Ils continuent donc à nous expliquer que le protectionnisme, ce n’est « pas bien », comme ils nous expliquaient hier que le sens de l’Histoire consistait à ressembler au Royaume-Uni, à privatiser les services publics, à choisir la retraite par capitalisation, à investir son épargne en actions, à s’endetter sur fond de hausse continue des prix de l’immobilier, etc. Des recettes dont nous pouvons aujourd’hui constater à loisir la merveilleuse pertinence et les effets bénéfiques.

Il faut repartir des fondamentaux. Dans le cas particulier du libre-échange, concrètement, l’erreur de base est de postuler un échange sans barrières ni régulation entre partenaires économiques alors que ces derniers sont non équivalents. La réciprocité est en effet la condition indispensable pour que le libre-échangisme fonctionne. Dans le meilleur des mondes, chaque pays devrait avoir le même niveau de salaire moyen, de transparence financière, de lutte contre la corruption, de respect de la propriété intellectuelle, de droits sociaux, de normes environnementales. Cela n’est évidemment pas le cas. Et c’est même fatal, car la mondialisation libérale enjoint aux différents pays de justement se « spécialiser » dans un domaine particulier pour exporter (théorie des avantages comparatifs) : mes avions contre tes chaussures produites à bas coût. C’est ainsi, au prix de salaires ridicules et de paysans exploités dans des usines construites à la va-vite, que l’on devient « l’atelier du monde ». Cette course à la spécialisation exportatrice amène les pays les moins regardants sur les conditions de production à profiter de leurs « avantages » (dans la mondialisation heureuse, le travail des enfants est un « avantage ») pour s’imposer dans un système qui tend vers l’écrasement des coûts de production, sans égards pour les destructions industrielles engendrées dans les systèmes économiques plus matures et aux salaires plus rigides à la baisse. Pour faire oublier ces réalités, les gouvernements des pays industrialisés (ou plutôt anciennement industrialisés) ont réduit chez eux la part des salaires dans la valeur ajoutée au profit de l’actionnariat, pour maintenir les profits de leurs entreprises, et éviter des délocalisations fleuves et un siphonage trop rapide de l’appareil productif. Mais cela ne pouvait suffire : grâce à l’endettement et au crédit facile, on a dans le même temps incité les citoyens des pays « riches » en voie de désindustrialisation à consommer les résultats de la division mondialisée du travail, c’est-à-dire le flot des produits bon marché importés des pays « émergents ». Papa est au chômage parce que l’usine du Valenciennois où avaient travaillé son père et son grand-père est partie à Shanghaï ? Pas grave ! La banque lui fait crédit sans restriction, on pourra quand même acheter l’écran plat et les jouets de la petite… Sauf que l’endettement des ménages a une limite, et que le cycle de l’économie virtuelle a fini par s’effondrer, minée par son accumulation de faux-semblants et ses folies (titrisation de la dette des ménages américains fragiles et dissémination anonyme de ces bombes à retardement dans les bilans des banques du monde entier). 2009 n’est que le début d’une longue épreuve de remise à plat des mensonges engendrés par une course aux profits obscène, réalisée aux dépens des citoyens et de l’avenir de nos enfants.

Parce qu’il a promu la spécialisation productive tournée vers l’exportation dans un contexte commercial inégalitaire où les mêmes règles ne s’appliquent pas à tous, le principe même du libre-échange est bien à la base de la crise actuelle. On a souvent dit, à la suite de l’économiste Schumpeter, que le capitalisme fonctionnait sur une logique vertueuse de destruction créatrice (les emplois dépassés sont détruits pour que d’autres emplois innovants et créateurs de valeur apparaissent, en un cycle sans fin). Sauf que ce cycle n’est pas infini, on s’en aperçoit aujourd’hui. A partir du moment où, dans les pays « avancés », le capitalisme, tel un Moloch, a détruit tout outil industriel concret au profit de chimères soi-disant à haute valeur ajoutée comme la « finance globale » ou « l’entreprise sans usines », le processus n’est plus celui d’une destruction créatrice, mais celui d’une création destructrice. On ne produit plus rien, sauf des mots, du vent, du charabia pour managers globaux. Foin de l’économie de la connaissance : à force de délocaliser le réel sous prétexte d’optimisation des coûts, on finit en réalité par créer du néant. Et du chômage.

Le protectionnisme propose quant à lui, dans la gigantesque partie de poker menteur qu’est devenue la mondialisation, de mettre en place un système d’écluses tarifaires, de manière à restaurer une certaine équité dans les termes de l’échange. C’est tout ? Eh oui, c’est tout. Il ne s’agit pas, comme certains « experts » démonétisés le clament, de déclencher la troisième guerre mondiale. Ce qui retient encore un peu le tissu des usines en Europe (on observe des phénomènes de relocalisation dans certains cas), c’est la différence de productivité avec les pays émergents. Elle ne durera pourtant pas toujours. Pour sauver ce qui peut l’être, il faut restaurer en Europe un modèle productif en prise avec l’économie réelle, en prenant conscience que la croissance n’est pas infinie, sur une planète aux ressources finies. Cela nécessite une révolution des modes de pensée, et la fin de l’économie de casino. Pour que cette révolution ait lieu à temps pour enrayer la spirale de crise que nous vivons, le protectionnisme est bien une solution adaptée. Transitoire, peut-être. A articuler avec une refonte fiscale, industrielle, financière, comme le précise l’économiste Jacques Sapir. Mais cette étape est la seule réponse possible aux fondamentaux viciés du système global que l’idéologie ultralibérale anglo-saxonne a réussi à imposer ces vingt dernières années au détriment des peuples.

La conclusion de l’argumentaire de Libertas est fondée sur le réel. Il ne s’agit ni de passéisme, ni d’archaïsme, mais de bon sens. Un protectionnisme régulé et raisonné est une solution, parce qu’il est du domaine du pragmatisme, qu’il protège, et qu’il peut s’appliquer au niveau européen pour redonner sa chance au continent dans le commerce mondial. Les grandes constructions idéologiques, loin d’un tel pragmatisme, ont fait leur temps. Pourquoi, après le marxisme appliqué, le libre-échangisme est-il à son tour en train d’échouer, en détruisant au passage des millions d’emplois et en brisant des millions de vies? Parce que, comme son frère ennemi le totalitarisme collectiviste, le totalitarisme consumériste croit que le bonheur consiste à faire disparaître les réalités humaines (identités, héritages, communautés, nations) dans un magma anonyme, au nom de la modernité et du sens de l’Histoire. C’est contre ces illusions, et pour défendre les peuples, que Libertas veut aujourd’hui, avec vous, créer une majorité alternative favorable au protectionnisme au Parlement européen. L’Europe qui protège ? Ce sera la nôtre.