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Réforme des collectivités
L'homme qui a dessiné les régions
Par Michel Feltin,

Chargé par l'Etat d'un projet de découpage, un jeune énarque passionné de géographie a élaboré, dans les années 1950, une carte qui, depuis, n'a presque pas changé.
Disparu en 2006, Serge Antoine expliquait en 2004 à L'Express comment il avait conçu l'actuel découpage de la France. Retour sur une histoire méconnue...


C'est une espèce d'aventurier isolé dans un milieu, la haute administration, qui ne promeut guère les avant-gardistes. Un homme dont la curiosité, l'enthousiasme et l'éclectisme contrastent avec la rectitude du CV: licence en droit, Sciences po, ENA, Cour des comptes... C'est l'histoire de l'invention des régions françaises et de leur créateur en chef, Serge Antoine, disparu en 2006. Un énarque atypique

3 octobre 1927 Naissance, à Strasbourg.
1954 Sortie de l'ENA.
1956 Entre à la Cour des comptes.
1963-1971 Chargé de mission à la Datar (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale).
1970-1978 Secrétaire général du Haut-Comité de l'environnement.
1971 Participe à la création du ministère de l'Environnement.
1998-2006 Président d'honneur du Comité français pour l'environnement et le développement durable, dit "comité 21".
Président de l'institut Claude-Nicolas-Ledoux (salines royales d'Arc-et-Senans).
Fondateur et vice-président du plan Bleu pour la Méditerranée et membre de la Commission méditerranéenne du développement durable.

Pour découvrir cet épisode méconnu, il faut remonter une cinquantaine d'années en arrière. Se replonger dans l'effervescence de la période qui a suivi la Libération, lorsque la France, parmi mille autres chantiers, s'interroge sur la pertinence de sa carte administrative. Et pose un diagnostic sans détour: archaïque. Alors que s'amorce le triomphe de l'automobile, le département, conçu sous la Révolution pour permettre aux citoyens d'effectuer un aller-retour à leur chef-lieu en une journée de cheval, demeure l'alpha et l'oméga de l'organisation étatique. Aux yeux des jeunes élites de l'époque, habitées par l'idée de progrès, cette survivance n'est pas seulement anecdotique. Elle est aussi complice du pire crime qui soit dans un pays qui se débat encore dans les restrictions: l'inefficacité. Impossible de doter chacun des 90 départements des hommes compétents (hauts fonctionnaires, économistes, urbanistes, ingénieurs...) et des moyens nouveaux, comme la mécanographie (ancêtre de l'informatique), dont une nation moderne a besoin.

L'homme qui a dessiné les régions



La Documentation française

Et cela d'autant plus que les années 1950 -on l'a oublié- marquent les grandes heures d'une notion désormais disparue, ou presque: la planification. Logements, routes, production agricole, électricité: tout est alors régi par le Plan, avec un grand P. Or, dans les limites étriquées des départements, toute planification territoriale est évidemment impossible. Aussi, en 1955, Edgar Faure, alors président du Conseil, décide-t-il de lancer des "programmes d'action régionale" où seront définis des objectifs à cinq ans et les moyens de les atteindre. Dans la foulée, le Commissariat général au Plan leur donne un cadre, celui des "régions de programme", en effectuant à la hâte un premier découpage et en y nommant des chargés de mission. "19 régions avaient été dessinées sur un coin de cheminée", se souvient Serge Antoine. Après quelques ajustements, leur nombre est porté à 22 par un arrêté du 28 novembre 1956. Mais, conçu dans la précipitation, l'exercice tourne rapidement à vide. Au nom de la neutralité de l'Etat, les chargés de mission, basés à Paris, n'ont pas le droit de prendre aucun contact avec le terrain! Et les fameux moyens se résument à un vague catalogue des décisions des différents ministères, sans réelle coordination. Il faut donc reprendre l'ouvrage.

Que l'on ne se méprenne pas. Ces"régions" ne sont, à l'époque, qu'un échelon de travail pour l'Etat. Un problème technique, pas politique. Rien à voir avec ce qu'elles sont devenues: des collectivités locales à part entière, dotées d'élus au suffrage universel, chargées de construire des lycées, de faire circuler des trains, et autorisées à lever l'impôt. Aussi, pour en définir plus sérieusement les contours, se contente-t-on de débusquer, en cette année 1956, un jeune énarque en début de carrière: un certain Serge Antoine, qui travaille alors à la Cour des comptes. Doté d'une tête bien faite, familier de ces questions (il est l'un des chargés de mission de 1955), il est aussi réputé se passionner pour les cartes et la géographie. Il va être servi.

Une sorte de caverne d'Ali Baba

Ce pourrait être un sujet d'oral de Sciences po. "Prenez une carte de France. Découpez-la intelligemment. Cerise sur le gâteau: vous n'avez que 28 ans et, évidemment, pas l'ombre d'un ordinateur. Exposez la manière dont vous allez procéder." C'est exactement la question qui a été posée à Serge Antoine. Et voici sa réponse.

D'abord, on ne sort pas de l'ENA pour rien: de la mé-tho-de. Puisqu'il s'agit avant tout de permettre aux administrations de travailler à un échelon plus vaste, Serge Antoine sait que sa carte doit rester opérationnelle, c'est-à-dire être utilisable par les ministères. Aussi décide-t-il d'observer de très près leurs pratiques, incroyablement disparates. Car tous, confrontés à l'étroitesse des départements, ont déjà bricolé leurs propres découpages "supra-départementaux". Mais, évidemment, aucun ou presque ne coïncide... Un exemple? Selon l'Education nationale, la région "Nord" comprend les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l'Aisne et des Ardennes. En revanche, pour la Sécurité sociale, l'Aisne n'en fait pas partie. Du côté de l'Agriculture, c'est encore pire. Il existe une première division pour les Eaux et Forêts, une autre pour le Génie rural, une troisième pour la protection des végétaux et ainsi de suite. Au total, quelque 80 divisions coexistent dans le plus grand désordre. Une sorte de caverne d'Ali Baba revisitée par Kafka et Courteline réunis.

Nullement découragé, Serge Antoine décide de superposer sur un grand calque les découpages des principales administrations, chacun avec une couleur différente. "Je l'appliquais sur une fenêtre, pour travailler en transparence. Aline, ma femme, m'aidait. Heureusement, je suis droitier et elle, ambidextre", se souvient-il.

Peu à peu, quelques régions apparaissent avec évidence, car toutes les administrations, ou presque, les dessinent de la même manière: la Bretagne, l'Alsace, l'Auvergne, etc. Pour d'autres, en revanche, un espace se distingue autour d'une grande ville, mais les contours en sont flous. Quant à certains départements, c'est le brouillard le plus complet. L'Indre, à elle seule, est associée à 12 départements différents dans des configurations variées selon le domaine envisagé! Il faut trouver autre chose.

Serge Antoine se penche alors d'un peu plus près sur l'armature urbaine de la France. Où se situent les grandes villes et, surtout, quelles relations entretiennent-elles les unes avec les autres? Pour le savoir, il se plonge évidemment dans les données du recensement, mais aussi dans... celles du trafic téléphonique, un excellent révélateur. Nîmes téléphone davantage à Montpellier qu'à Marseille? Le Gard sera donc rattaché au Languedoc-Roussillon. Les communications de Périgueux sont plus nombreuses vers Bordeaux que vers Limoges? La Dordogne ira donc avec l'Aquitaine. Et ainsi de suite.

Pour élaborer sa carte, Serge Antoine se fixe trois grandes contraintes. Premièrement, le respect des limites départementales. "C'était l'échelon de base de toutes les administrations: on aurait semé une pagaille monstre si l'on avait voulu s'en affranchir." Ensuite, un seuil minimum de population, d'environ 1 million d'habitants. Enfin, il lui paraît impératif de limiter la force du rayonnement parisien. "L'influence de Paris s'exerçait sur environ un tiers de la France. C'était non seulement nuisible au pays, mais impraticable pour les administrations: personne ne peut prétendre gérer le territoire au plus près sur une telle échelle." C'est ainsi que certaines régions sont créées "au forceps". Il existe un espace entre Lille et Paris? On dessine la Picardie en associant l'Aisne, la Somme et l'Oise. Il en sera de même avec la région Centre.

Il se souvient des cas les plus difficiles: l'Indre et la Dordogne, on l'a dit, mais aussi la Vendée (Pays de la Loire ou Poitou-Charentes?), les Hautes-Alpes (Rhône-Alpes ou Provence-Alpes-Côte d'Azur-Corse?), l'Aveyron (Languedoc-Roussillon ou Midi-Pyrénées?), etc. Peu à peu, néanmoins, une carte de France en 21 régions apparaît. Bonne surprise, elle ressemble en partie à la carte des "régions de programme" de 1956. Serge Antoine y a toutefois apporté plusieurs ajustements: contre l'avis des ministères de la Défense et de l'Intérieur, et grâce à l'appui de Matignon, Midi-Pyrénées perd les Pyrénées-Orientales (rattachées au Languedoc-Roussillon) et les Basses-Pyrénées (actuelles Pyrénées-Atlantiques, qui rejoignent l'Aquitaine). Il regroupe également la région Alpes et la région Rhône, précédemment séparées.


Alsace: "C'est l'une des régions qui apparaissaient avec évidence sur la carte. La plupart des administrations regroupaient le Bas-Rhin et le Haut-Rhin, et eux seuls. Je les ai suivies."


Aquitaine: "Spontanément, les ministères regroupaient les Basses-Pyrénées (actuelles Pyrénées-Atlantiques), les Landes, le Lot-et-Garonne et la Gironde. Le cas de la Dordogne était plus difficile. Mais le trafic téléphonique montrait que Périgueux communiquait surtout avec Bordeaux. L'autre écueil venait des militaires, qui tenaient à respecter le tracé des frontières et voyaient donc d'un mauvais oeil tout découpage des Pyrénées. Mais j'ai obtenu l'appui de Matignon et j'ai pu rattacher les Basses-Pyrénées à l'Aquitaine."

Auvergne: "La région ressortait clairement sur les cartes des administrations. Et elle n'était jamais associée au Limousin ni à la région de Lyon. Un cas facile."

Bourgogne: "La plupart du temps, la Bourgogne et la Franche-Comté étaient associées par les ministères. Mais mon souci de m'appuyer sur les villes m'a fait opter pour deux régions distinctes, l'une autour de Dijon et l'autre, de Besançon."

Bretagne: "Encore une région évidente. Sa situation de presqu'île la détachait dans tous les découpages administratifs. Quant au retour à la Bretagne "historique", la question ne s'est pas posée. Toutes les administrations détachaient la Loire-Atlantique des quatre autres départements bretons. On aurait pu se poser la question de son rattachement s'il s'était agi de créer des régions politiques, mais, encore une fois, il s'agissait simplement à l'époque d'un travail technique."

Centre: "Contrairement à la légende, ce n'est pas la région que l'on a créée en dernier, avec les morceaux qui restaient. En fait, les découpages des administrations montraient qu'il existait, autour d'Orléans, un premier ensemble, visiblement attiré par Paris, rassemblant le Loiret, le Loir-et-Cher et l'Eure-et-Loir. Plus au sud, le Cher et l'Indre faisaient figure d'électrons libres, tandis que l'Indre-et-Loire paraissait attirée vers l'ouest. Finalement, parce que l'on avait décidé de limiter le rayonnement parisien, j'ai décidé d'élargir l'ensemble orléanais en l'associant aux trois départements du sud."

Champagne- Ardenne: "Il existait un espace entre la capitale et les grandes villes de Lorraine, Nancy et Metz. Certes peu peuplé, il était tout de même bien identifié par les administrations, qui disposaient, toutes ou presque, d'une région autour de Reims."

Corse: "La seule région qui soit apparue depuis. A l'époque, la question de sa création ne se posait ni économiquement ni politiquement. Elle a été alors logiquement associée à l'actuelle Provence-Alpes-Côte d'Azur."

Franche-Comté: "Je me suis longtemps demandé s'il fallait la rattacher à la Bourgogne. Mais, à partir du moment où nous avons décidé de nous appuyer sur les villes, j'ai dessiné la Franche-Comté autour de Besançon. Dès lors, les contours de la région étaient assez évidents. Le Territoire de Belfort, par exemple, était clairement tourné vers le sud, et pas du tout vers l'Alsace."

Ile-de-France: "En réalité, l'influence géographique de la capitale allait, déjà, bien au-delà de cette "petite" région. Mais il était doublement nécessaire de limiter ce rayonnement parisien tentaculaire. D'une part, pour des raisons d'aménagement du territoire. D'autre part, pour des raisons d'efficacité. Les administrations n'auraient pas pu gérer une région couvrant à elle seule le tiers du territoire! Aujourd'hui encore, je ferais le même choix. En revanche, il faudrait développer la coopération avec les régions qui l'entourent, celles du grand bassin parisien. C'est la bonne dimension pour régler les questions de transport ou d'université, par exemple, et éviter l'extension continue de la banlieue."

Languedoc-Roussillon: "Une région autour de Montpellier, regroupant l'Hérault, l'Aude et les Pyrénées-Orientales, se distinguait à l'évidence. Les cas du Gard et de la Lozère étaient plus complexes. C'est en étudiant les trafics téléphoniques que je me suis décidé: Nîmes et Mende communiquaient davantage avec Montpellier qu'avec Marseille et Toulouse. Voilà aussi une région dont j'imaginais que, à terme, elle pourrait fusionner avec Provence-Alpes-Côte d'Azur-Corse. Cela ne s'est pas produit."

Limousin: "Ici aussi, j'ai joué les villes. Et, quoi qu'on en dise, Limoges existait. A partir de là, j'ai rassemblé les départements qui gravitaient autour: outre la Haute-Vienne, la Creuse et la Corrèze. Mais elle fait évidemment partie des régions dont je pensais qu'elles pourraient plus tard se regrouper avec d'autres, notamment Poitou-Charentes."

Lorraine: "Dans les découpages administratifs, une région rassemblant la Meurthe-et-Moselle, la Meuse et les Vosges apparaissait clairement. Le cas de la Moselle était plus délicat. Une partie du département regardait vers l'Alsace, l'autre vers la Lorraine. Mais, puisque nous avions décidé de ne pas toucher aux limites départementales, il était plus logique de la rattacher à la région de Nancy."

Midi-Pyrénées: "Pas d'hésitation: une vaste région se dessinait autour de Toulouse, avec toutefois deux difficultés. La première concernait l'Aveyron, qui, selon les administrations, était rattaché parfois à Toulouse, parfois à Montpellier. C'est l'étude du trafic téléphonique qui m'a permis de trancher. La seconde venait des ministères de la Défense et de l'Intérieur, qui raisonnaient selon les frontières et ne voulaient donc pas découper les Pyrénées. Nous l'avons fait quand même pour les deux extrémités. Economiquement, Pau et Perpignan regardaient moins vers Toulouse que vers Bordeaux et Montpellier."

Nord-Pas-de-Calais: "En observant les découpages des administrations, l'existence d'une région Nord était évidente. Ses contours l'étaient moins. Certaines y rattachaient la Somme, d'autres l'Aisne. Mais, à partir du moment où l'on voulait créer la Picardie, j'ai limité cette région aux départements, très peuplés, du Nord et du Pas-de-Calais."

Basse-Normandie et Haute-Normandie: "Ces deux régions actuelles sont évidemment trop petites. Mais, à l'époque, j'ai dû tenir compte des deux grandes villes, Rouen et Caen, qui se regardaient en chiens de faïence. Je le regrette encore aujourd'hui..."

Pays de la Loire: "Cela fait partie des cas difficiles. En observant les découpages administratifs, aucun tracé ne se dessinait clairement. Il était évident qu'il existait une région autour de Nantes, mais définir ses limites n'était pas aisé. J'ai hésité pendant un temps à y rattacher l'Indre-et-Loire, avant d'opter finalement pour la région Centre."

Picardie: "A partir du moment où il s'agissait de limiter l'influence de Paris, il fallait créer plusieurs régions au sein du bassin parisien. Comme il y existait un espace entre Lille et Paris, j'ai dessiné, autour d'Amiens, la Picardie, en associant l'Aisne, la Somme et l'Oise. Bien sûr, ce dernier département était déjà terriblement attiré par la capitale, mais son rattachement à la Picardie permettait de muscler la région amiénoise. C'était une décision volontariste."

Poitou-Charentes: "Même si cette région apparaît aujourd'hui comme l'une des plus petites, son contour se distinguait assez clairement sur les cartes des administrations. J'ai eu une hésitation pour la Vendée, mais l'étude du trafic téléphonique montrait que ce département était davantage tourné vers Nantes que vers Poitiers."

Provence-Alpes-Côte d'Azur: "Une vaste région se dessinait autour de Marseille, mais tout n'était pas simple. Il y avait, d'une part, la vitalité de Nice, mais je ne pouvais tout de même pas créer une région avec un seul département! Cette décision a fait grincer des dents: aujourd'hui encore, les Niçois ne se sentent toujours pas provençaux... Le cas des Hautes-Alpes était, lui aussi, compliqué. Fallait-il rattacher ce département à Lyon ou à Marseille? L'étude du trafic téléphonique, les découpages administratifs, l'observation des déplacements des habitants m'ont conduit à opter pour Marseille."

Rhône-Alpes: "Qu'il faille créer une grande région autour de Lyon ne faisait pas débat. Ses limites, en revanche, étaient complexes. Dans les "régions de programme", l'Isère était associée aux deux Savoies dans une région "Alpes", différente de la région "Rhône". Après un examen attentif des trafics téléphoniques, j'en suis arrivé au résultat actuel. Je n'ai guère hésité, en revanche, à rattacher Grenoble à la grande région lyonnaise. A l'époque, la préfecture de l'Isère n'était pas encore une ville de poids. Et puis, ce rattachement permettait de conforter Lyon dans son rôle de métropole."


En 1958, son travail est terminé. Il lui reste à le faire valider par le gouvernement de la toute fraîche Ve République. Il contacte l'ancien conseiller de Jacques Chirac, Jérôme Monod, alors membre du cabinet de Michel Debré à Matignon. Celui-ci parvient à convaincre son patron de renoncer à son ancien projet de division de la France en 47 départements. Bientôt, deux décrets, datés du 7 janvier 1959 et du 2 juin 1960 -que Serge Antoine prépare et défend lui-même devant le Conseil d'Etat- officialisent ce découpage et harmonisent les circonscriptions d'une trentaine de ministères. Un travail qui, vaille que vaille, se poursuivra pendant cinq ans, avec quelques exceptions de bon sens (les agences de l'eau) et d'inévitables administrations récalcitrantes -la Justice, l'Agriculture, les Finances...

Près de cinquante ans plus tard, il est frappant de constater que cette carte, "sa" carte, n'a presque pas changé, à l'exception de la Corse, détachée de Provence-Alpes-Côte d'Azur en 1972. Cela ne veut pas dire qu'il n'éprouve aucun regret. "Si c'était à refaire, je ne ferais qu'une seule Normandie. De même, je rassemblerais l'Alsace, la Lorraine et Champagne-Ardenne; Provence-Alpes-Côte d'Azur et Languedoc-Roussillon, ou encore l'Aquitaine et Midi-Pyrénées, en sachant que le choix de la capitale, entre Bordeaux et Toulouse, serait cornélien..."

Car la nécessité de "grandes régions", de taille européenne, lui est toujours apparue comme une évidence. Que ne les a-t-il dessinées à l'époque? "Vous commettez un anachronisme, sourit-il. Dans les années 1950, personne ne demandait cela. Il s'agissait simplement de permettre à l'Etat de réussir sa planification territoriale. Ma seule erreur a été de croire que je mettais en place un système évolutif. J'étais convaincu, naïvement, que l'on assisterait peu à peu à des fusions de régions. Hélas, j'attends encore." Et beaucoup avec lui.